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Editorial n° 11 - septembre 2004

Objet ou sujet ?

"Nul ne peut accomplir pour l'enfant, le travail intense qui consiste à construire l'Homme" disait Maria Montessori.

Dès le début de sa vie, l'enfant est Sujet. A l'état foetal, totalement dépendant de sa mère, l'enfant est pourtant déjà autonome puisque le sang qui coule dans ses veines ne se mélange pas à celui de sa mère.

Chair de notre chair, il n'est déjà plus tout à fait nous même, mais déjà un autre, promesse d'être humain, sujet indépendant.

Or, il arrive que nous ne traitions pas nos enfants en sujets.

Parfois, plus ou moins fréquemment, plus ou moins insidieusement, plus ou moins violemment, nous les traitons en objets.

Françoise Dolto nous a pourtant prévenus.

Objets issus de notre volonté raisonnée de plus en plus souvent, et non plus seulement de nos désirs profonds mûs par notre seul instinct de reproduction.

Réceptacles dès la naissance, de nos souhaits les plus inconscients, nous les façonnons et les manipulons des années durant. Chargés de réparer nos fautes, de réussir là où nous avons échoué, de poursuivre nos rêves inachevés.

Trop souvent nous oublions qu'ils sont Autres. Des sujets à part entière, doté d'une conscience, tout comme nous. A qui rien ne manque, si ce n'est les savoirs de notre culture, qu'il nous incombe de leur transmettre.

Chloé, 2 ans

Cela commence lorsque nous ne respectons pas leurs rythmes naturels en cherchant à réguler leurs repas et leurs périodes de sommeil.

Cela continue lorsque nous méconnaissons leurs signaux qui cherchent à nous prévenir du besoin d'élimination naturelle et les obligeons à faire leurs besoin sur eux, dans une couche.

Ca se poursuit lorsque nous les perturbons dans leurs activités, sans sommation ni préparation, sans respect pour ce qu'ils vivent, eux, qui sont tellement dans l'instant présent.

Ca s'aggrave lorsque grandissants, nous nous mettons à user du chantage, de la violence psychique ou physique pour parvenir à les plier à notre volonté et soumettre leur conscience. Voyez ce qu'en disait Janus Korczak.

Ca perdure tout au long de l'enfance lorsque nous décidons à leur place, sans cesse, de tout ce qui les concerne pourtant. De leurs ressentis (faim, froid, fatigue...), de leurs activités, de leurs lectures, de leurs amitiés...

Ca se retrouve encore lorsque nous ne respectons pas leur intimité, qu'elle soit corporelle ou psychique. Lorsque nous perçons leurs secrets, fouillons leurs affaires, entrons sans frapper à la porte, ne respectons pas leur pudeur quand elle se présente.

Léa, 18 mois

Les enfants ne sont pas là pour nous. C'est nous qui avons à être là pour eux.

Notre plus beau rôle c'est de les guider et les accompagner tout au long de ces "intenses années de travail" durant lesquelles nos enfants "construisent l'Homme" en eux. Les guider en empruntant une voie sincère. En ayant toujours à l'esprit qu'ils sont des sujets conscients à qui nous devons le respect dû à tout être humain.

Leur apprendre à être à l'écoute d'eux-mêmes en étant disponible pour répondre à leurs besoins. Leur enseigner comment être en relation avec les autres en étant juste dans notre relation à eux. Savoir les rassurer lorsqu'ils ont peur ou se font mal, être le tuteur dont ils ont besoin pour grandir fièrement. Les accompagner dans leurs découvertes en leur offrant à la fois l'autonomie et la sécurité. Avoir confiance en leurs capacités pour leur permettre de croire en eux-mêmes et de placer à leur tour leur confiance dans les autres.

C'est là l'essence même du rôle des parents. Albert Jacquard nous rappelle l'éthymologie du verbe "Eduquer".

Nos enfants n'ont pas à satisfaire nos besoins ni à répondre à nos attentes car ils sont eux-mêmes, désormais et pour toujours. Nous devons leur permettre d'accèder à leur destinée et non les façonner selon notre volonté. Vouloir leur bonheur et non leur "réussite". Savoir les motiver au lieu de les forcer. Etre à leur écoute et non à la nôtre.

Cela n'est possible que si nos propres besoins sont satisfaits par ailleurs car nous ne comptons pas alors sur nos enfants pour les combler.

Il est donc capital de nous occuper aussi de nous-même, en tant que sujet qui a ses propres besoins, cela d'autant plus qu'ils n'ont pas été satisfaits en leur temps, lorsque nous étions, à notre tour, de petits enfants.

Lorsque nos peurs sont enfin dominées, nos angoisses effacées, nos manques comblés, nous pouvons alors donner le meilleur de nous-mêmes à nos enfants et leur épargner le pire dont nous sommes sans doute aussi tous capables...

Emmanuelle Blin

Réactions d'internautes

Ces lignes sont magnifiques Emmanuelle !
J'ai envie de dire aux parents pour qui le chemin du respect semble difficile voire utopique (le découragement est si écrasant des fois...), que chaque difficulté surmontée est une avancée dans ce projet d'accompagnement respecteux de ces petits êtres humains que sont nos enfants.
J'ai le sentiment que chaque parent aimant donne le meilleur de lui-même à l'instant T et je suis reconnaissante aux enfants de nous permettre de grandir en humanité à leurs côtés...
Il y a peut-être des "bébés réglés" qui ne seront pas des bambins frappés car les parents auront travaillé sur eux.
Les besoins de nos enfants sont tellement énormes comparés à nos ressources individuelles !!!
J'avais envie de dire qu'être là simplement avec amour quand ils pleurent et qu'on en peut plus (de les porter, allaiter, cododoter) c'est énorme. Etre là sans les qualifier de "pénibles" parceque nous sommes exaspérés, être là avec amour dans ces moments difficiles pour eux, comme nous aimerions qu'il en soit de même pour nous (on se souvient tous de l'ami précieux des temps durs).
Résister aux sermons, aux chantages, à la manipulation (pfffffff c'est tellement dur parfois!).
Nous pouvons ne pas être à leur hauteur (littéralement lol), mais j'ai de l'espoir car ils nous font grandir!!
Merci encore pour ton site, plein de ressources!!!
Bises chaleureuses,

Jeanine

Merci pour cet édito de septembre !

Il me fait réfléchir, bien sûr c'est son but. Il me fait me demander si je ne peux pas trouver encore la force d'être meilleur dans l'aide que j'apporte à mes enfants pour les éduquer. Il m'a montré que chaque jour je ne leur donne pas le meilleur. Non pas que je veuille combler un manque scolaire ou professionnel, mais plutôt que je sature dans mes capacités à comprendre tous leurs besoins, leurs envies, les signes qu'ils peuvent me transmettre pour que je les comprennent. Il y a aussi mes capacités propres pour tout pouvoir réaliser, pour que tout soit parfait, pour tous, mais trop de fatigue, pas assez de temps... Ce qui donne de l'énervement.
Pour finir, je ne sais pas si tu vas aimer, mais ton édito m'a fait réfléchir comme peuvent le faire les sermons d'une messe, et qui parfois me font verser une larme en me serrant le coeur.
Vraiment MERCI !!!

Jérôme

Vraiment, cet édito me parle, coincée que je suis par mes fureurs contre mes filles alors que je sais qu'elles méritent le meilleur de moi même... ce sont elles qui m'élèvent en fin de compte si je les écoute et les respecte.

Lucile

Perfectionnisme et intolérance

Bonjour à tous,

Ce matin, un évènement anodin m'a fait réagir très profondément. En voiture, je suis très respectueuse du code de la route, et veille toujours à ne pas gêner autrui. Et ce matin, je me suis engagée dans un carrefour pensant que je ne gênerais pas, ce qui s'est avéré une erreur. Je ne bloquais pas le carrefour, mais en effet, je n'aurais pas du m'engager. Un monsieur sur un vélo a cru bon me faire la remarque « quand on s'engage dans un carrefour on s'assure que celui-ci est dégagé, bonne journée madame » Ca m'a profondément blessée. Pourquoi ? car je suis justement toujours très attentive à ne pas gêner, et que cette petite erreur m'a valu une remarque. Aucune tolérance envers l'erreur, bien sûr ce monsieur ne me connaît pas et ne sait pas que c'est exceptionnel de ma part

Pourquoi je vous parle de ça ? car les enfants subissent ça des dizaines de fois par jour, toute leur enfance. Soit par des remarques plus ou moins désobligeantes (ce monsieur ne m'a pas « engueulé », il m'a simplement fait la remarque, ), soit par des disputes et punitions.

Même moi, en étant consciente de tout cela, je me rends compte que je suis parfois trop exigeante d'une certaine perfection.

Nous vivons dans un monde d'intolérance : un enfant qui sait faire une chose un jour n'a pas le droit de la rater le lendemain, un enfant qui joue n'a pas le droit de tomber, un enfant qui est en colère n'a pas le droit de le manifester à trop grand bruit et pourtant on se permet tant de choses envers lui :

L'adulte se permet de parler de lui devant lui, il se permet de ne pas l'écouter quand il lui demande quelque chose (parce que lui-même discute avec un autre adulte), il se permet de lui imposer de réussir à faire tel ou tel chose puisqu'il savait le faire auparavant, il se permet de lui demander de ne pas faire de taches, de ne pas pleurer, de ne pas crier trop fort (parce que ça gêne), d'être « sage » (brrrrrr), de manger ceci ou cela (alors que lui-même fait le difficile), de ne pas grignoter entre les repas (alors que lui-même mange du chocolat), de ne pas se tromper en faisant ci ou ça, de faire attention à ci ou ça, . Et j'en passe et j'ai la tête dans un étau tellement je suis remontée contre cette société d'adultes oppresseurs (parce qu'ils ont été oppressés).

Cette oppression entraîne perfectionnisme (par peur) et intolérance (par peur).

Et si l'on cessait de vivre par peur, et que l'on ne vivait que par amour, que nous n'agissions plus que par amour, que nos enfants n'agissent que par amour et JAMAIS par peur (sauf pour un danger réel et non une oppression).

Bises

Cécile, maman de Louis presque 4 ans

http://www.versdautreshorizons.com